«La Pologne et la Paix» – Plaquette de l'allocution prononcée par Paderewski le 18 mai 1932 au banquet donné en son honneur à l'Hôtel Astor, à New York, par la Chambre de commerce américano-polonaise, le «Civil Forum» et le Conseil des relations étrangère
- N° d'inventaire:
- LIVRE-PAD-POLOGNE-PAIX-HOTEL-ASTOR-NY-1932-05-18
- Type:
- original / copie (programme + discours anglais)
- Auteur:
- Ignace Paderewski (1860-1941)
- Date:
- 18 mai 1932
- Source:
- coll. Musée Paderewski, Morges | dons de Mlle Rose Nef, Saint-Gall, M. Stanislas Liberek (plaquettes) et Mrs Christine Smith, San Francisco (copie du programme)
«La Pologne et la Paix» – Plaquette de l'allocution prononcée par Paderewski le 18 mai 1932 au banquet donné en son honneur à l'Hôtel Astor, à New York, par la Chambre de commerce américano-polonaise, le «Civil Forum» et le Conseil des relations étrangère – Avec invitation et copies du programme (avec menu) et du discours original anglais
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Même si après-guerre le piano et les tournées retrouvent la première place dans son emploi du temps, l'engagement patriotique n'a pas disparu pour autant. Malgré le recouvrement de son indépendance en 1919, la situation de la Pologne est précaire et Paderewski le sait mieux que quiconque. C'est pour cette raison sans doute qu'il accepte l'invitation de la Chambre de commerce américano-polonaise, du Civil Forum et du Conseil des relations étrangère, à donner une conférence le 18 mai 1932 à l'Hôtel Astor à New York. Le thème: «La Pologne et la Paix»… what else?
[extraits]
»[…] Un grand nombre d' Allemands vivent au dehors de leur patrie, dont la population est si dense. L'excédent de population a toujours essayé d'améliorer ses conditions matérielles d'existence en émigrant dans des pays étrangers; or partout où, de leur propre gré, des Allemands fondent de nouveaux foyers, les qualités innées et les vertus de la race ont bientôt fait d'eux des citoyens bons, fidèles et loyaux, bref des citoyens modèles. Vous pouvez le constater dans votre pays, comme nous dans le nôtre. Nous avons un grand nombre de vrais et loyaux Polonais qui portent des noms allemands; de très bon sang allemand coule dans les veines de quelques-uns de nos plus ardents patriotes.
»En 1848, l'année connue sous le nom de ‹Printemps des Nations›, l'Allemagne fut notre amie. En août de cette même année, Karl Marx publia dans la Neue Rheinische Zeitung, en faveur de la Pologne, une série d'articles énergiques dirigés contre le gouvernement prussien. Dans un de ces articles il écrivait: Les partages de la Pologne avant 1815 furent des actes de brigandage. Ce qui suivit fut un vol. Honnêtes Allemands, apprenez comment on vous a trompés! Même à Berlin les Allemands étaient pour nous, durant cette révolution éphémère. Aujourd'hui, beaucoup d'entre eux sont contre nous. Nous regrettons profondément qu'il en soit ainsi, mais nous comprenons parfaitement la chose. Les succès de la Prusse en 1866, 1870 et 1871, la proclamation par la Prusse du nouvel Empire allemand avec hégémonie prussienne, tout cela donna à la classe dominante de la Prusse la haute main sur la nation allemande tout entière. Deux générations ont été éduquées sous cette influence, deux générations ont été élevées dans un esprit de haine implacable pour la Pologne.
»L'iniquité des partages de la Pologne a été due uniquement à Frédéric II, roi de Prusse. Rarement, sinon jamais, un seul homme a fait autant de tort à un pays que ce souverain à la Pologne. […]
»Pour défaire complètement l'œuvre mauvaise de Frédéric II, il eût fallu donner Gdansk à la Pologne sans réserve. […]
»[…] ç'a été un chef-d'œuvre de propagande que de désigner un territoire absolument polonais sous le nom de Couloir. Le mot de Couloir ou de Corridor implique l'idée d'un passage étroit à travers un bâtiment compact et plus ou moins homogène. Tel qu'il est appliqué, ce mot sert admirablement sa fin. Il défigure et falsifie la réalité au point de donner l'impression que, pour satisfaire aux prétentions de la Pologne, qui exigeait un accès à la mer, la Conférence de la Paix a impitoyablement brisé la structure nationale et territoriale d'un grand Etat, séparant ainsi du corps de l'Empire une province importante.
»Cette séparation a été accomplie, certes; toutefois ce n'était ni une idée nouvelle, ni une opération nouvelle, ni un acte de violence. Cela a simplement été un acte de justice historique, la restitution d'un bien à son ancien et légitime propriétaire. Nous n'avons pas reçu un pouce de territoire national allemand, ni un seul district dans lequel Prussiens ou Allemands constitueraient ou auraient constitué une majorité. Les considérations ethnographiques qui ont guidé la Conférence de la Paix ont été observées de la façon la plus rigoureuse. Elles étaient préjudiciables à nos intérêts économiques et politiques – dans le cas de Gda?sk par exemple – plutôt qu'elles n'étaient favorables à nos aspirations nationales.
D'abord baptisée Prusse occidentale, et maintenant si habilement appelée le «Couloir», la province disputée n'a jamais été territoire national allemand. Les noms allemands de Pommern, latin, anglais et français de Pomerania, Poméranie, ne sont que des adaptations du nom primitif polonais qui est Pomorze. Morze signifie mer en polonais. Le préfixe Po, qui n'existe pas dans les langues non-slaves, signifie le long de ou après. Dans ce cas particulier les deux sens sont exacts, car ils désignent aussi bien la situation topographique que l'origine de ce pays qui, dans un passé lointain, avait émergé de la mer. Depuis des temps immémoriaux il était habité par des populations parlant le polonais et gouverné par leurs propres souverains polonais.
»Vers la fin du 10e siècle, Boleslas I?? le Vaillant, roi de Pologne, fit de ce territoire une partie du royaume de Pologne. Il fonda à Kolberg en l'an 1000, c'est-à-dire il y a 932 ans, le premier diocèse polonais pour la Poméranie. De 1308 jusqu'en 1454, cette province fut sous la domination des célèbres chevaliers Teutoniques, mais depuis cette dernière date jusqu'au premier partage de 1772, elle forma sans interruption partie intégrante de la Pologne. Considérablement amoindrie et réduite dans le sens de la largeur, telle que nous la restitua le Traité de Versailles, elle contient 90% de Polonais contre 10% d'habitants de langue allemande.
»Une population d'environ 110'000 à 120'000 âmes, connue sous le nom de Kachoubes, habite le long de notre bref littoral maritime. Le sang polonais coule dans leurs veines. Ils parlent un dialecte aussi proche de notre langue que n'importe quel autre parmi les dialectes parlés en Pologne. Les ingénieux statisticiens prussiens considèrent cette population comme une unité ethnique séparée, comme d'ailleurs aussi les quelques centaines de milliers de Mazuriens qui vivent en Prusse orientale. Cela est à peu près aussi logique que si l'on refusait la qualité d'Anglais à quiconque parlerait le dialecte du Yorkshire ou s'exprimerait en cockney. La meilleure preuve des sentiments polonais de ces populations est que, durant toute l'existence du nouvel Empire allemand d'après 1871, les Kachoubes, comme d'ailleurs toute la Poméranie polonaise, n'ont jamais envoyé au Parlement un seul député prussien pour les représenter. Tous leurs représentants ont été des Polonais, et, croyez-m'en, des Polonais fort militants. […]
»[…] sans le geste grand et généreux du président Wilson, sans l'assistance des membres de son cabinet, sans l'aide – combien puissante – de l'opinion publique américaine, l'œuvre la plus noble de l'histoire moderne: la restauration presque complète de la vieille république polonaise, n'aurait pas été aussi facilement réalisée.
»Cependant, si incontestables qu'ils soient, ces droits historiques n'auraient eu que la valeur d'un effet de rhétorique s'ils n'avaient été appuyés par des considérations plus fortes, basées sur l'actualité, sur la vie, sur les conditions économiques. Un prétendant qui serait à même de prouver irréfutablement sa descendance directe et légitime d'Hannibal Barca, le plus grand des Carthaginois, n'aurait malgré cela, aujourd'hui, guère de chances de s'emparer de Carthage!
»Carthage n'est plus, mais la Pologne, elle, existe et combien vivante! Dans son livre La Dix-huitième bataille décisive du monde, Lord d'Abernon, observateur perspicace, diplomate éminent, ancien ambassadeur de Grande-Bretagne à Berlin, écrit ces mots: La victoire devant les murs de Varsovie en 1920 n'eut pas une importance moins vitale que les luttes historiques dans lesquelles, aux temps passés, la Pologne fut le rempart de l'Occident. Si les forces soviétiques avaient brisé la résistance polonaise et s'étaient emparées de Varsovie, le bolchevisme se serait étendu sur l'Europe centrale et aurait envahi tout le continent. Dans toutes les grandes villes d'Allemagne, des agents communistes avaient fait des préparatifs secrets. Des plans précis avaient été établis, des chefs choisis, des listes de victimes dressées, et le complot ourdi à l'ombre aurait été suivi par des meurtres et des assassinats impitoyables.
»La propagande oublie ces événements, ce service rendu par la Pologne, de même qu'elle oublie la victoire polonaise sous Vienne, en 1683. N'avait été cette victoire, l'Europe centrale et en tout premier lieu l'Allemagne auraient été envahies par les Turcs. Delenda Polonia, tel semble être son mot d'ordre. Méconnaissant l'histoire ou lui jetant un défi, ces propagandistes font semblant de se baser sur les conditions présentes, sur la vie, sur les faits et les intérêts économiques. […]
»Le dernier argument, qui concerne l'injustice morale infligée à toute la nation du fait que la Prusse orientale est séparée du restant de l'Allemagne, est de nature purement sentimentale. Séparation, préjudice moral, qui mieux que nous saurait comprendre le sens de ces mots? Pendant 148 ans nous avons été séparés et démembrés par trois maîtres impitoyables. En Prusse, sur notre propre sol, nous ne pouvions pas occuper de fonctions publiques sans répudier au préalable notre nationalité ou notre religion; nos propriétés étaient expropriées. On défendait même à nos paysans de bâtir ne fût-ce qu'une misérable chaumière sur un terrain qu'ils auraient acheté; nos enfants étaient cruellement battus, non seulement quand ils parlaient entre eux, mais même quand ils priaient dans leur langue maternelle. Quand l'atroce guerre éclata, nous fûmes contraints de nous battre les uns contre les autres, de nous entretuer, car pour les Polonais incorporés de force dans les trois armées ennemies, chaque bataille était un combat fratricide.
»En Prusse orientale, rien de pareil n'existe ni ne menace de se produire. Ceux, parmi les Allemands, que les Prussiens ont persuadés que cette province si précieuse à leurs yeux court un danger, peuvent se tranquilliser. Mais, somme toute, les liens qui unissent la nation allemande à la Prusse orientale sont-ils vraiment si forts, si intimes, si sacrés? Depuis ses origines la Prusse orientale a été séparée de l'Allemagne par une large bande de territoire polonais. Aux temps du Grand Electeur, la distance entre les frontières de la Prusse orientale et celles du Brandebourg était beaucoup plus grande qu'à présent. Frédéric II devait traverser un large territoire polonais pour aller de son château royal de Berlin jusqu'à la résidence princière de Königsberg, ce qui a beaucoup indigné Thomas Carlyle. Ce n'est que par le partage de la République polonaise qu'il a pu supprimer la cause de son royal déplaisir.
»La Prusse orientale n'a jamais appartenu à l'ancien Empire allemand, qui cessa d'exister en 1806. Elle n'a même jamais appartenu au Deutscher Bund, qui exista entre 1815 et 1866. Dans sa Réponse aux puissances alliées et associées, le Conseil suprême de la Conférence de la Paix a très justement observé: Les historiens allemands n'ont jamais reconnu que la Prusse orientale n'est pas un pays d'origine allemande, mais simplement une colonie allemande. […]
»Il est bien compréhensible qu'elle soit chérie par les descendants Junkers des chevaliers Teutoniques. Ces gens, qui forment une classe à part, quoique ethniquement apparentée aux autres et ayant une langue commune, sont, par la mentalité et le mécanisme psychologique, tout à fait différents des vrais Allemands. Leurs ancêtres, anciens Croisés, furent introduits en Pologne en 1225 par le pieux duc polonais Conrad de Mazovie, pour évangéliser les Prussiens originels, qui étaient une tribu lituanienne féroce et belliqueuse. Ils firent de grandes conquêtes territoriales et acquirent un certain renom militaire, mais assez peu enviable, car ils étaient toujours en guerre. Ils furent les principaux fauteurs de troubles et d'hostilités dans ce coin Nord-Est de l'Europe. Finalement, vaincus et contraints de reconnaître la suzeraineté de la Pologne, ils ne purent oublier la gloire du passé ni pardonner l'humiliation subie. Comme a pu dire un brillant écrivain anglais, ils se sont entraînés à vivre dans un état de haine constante envers la Pologne.
»Leurs descendants, étrange croisement des Prussiens allemands originels et de quelques ancêtres polonais, héritèrent des moines guerriers, avec de vastes domaines, cette haine féroce pour la Pologne. Ce sentiment ne fit que croître de génération en génération. Enfin les descendants des chevaliers Teutoniques trouvèrent, dans la personne de Frédéric le Grand, leur maître et vengeur; de même ce dernier trouva en eux ses auxiliaires et ses disciples les plus dévoués. Après les partages de la Pologne, ils devinrent un parti aristocratique puissant et la véritable caste dirigeante de la Prusse. Leur répugnance, leur dédain et leur profond mépris pour la nation polonaise, qu'ils avaient partiellement dévorée sans avoir pu la digérer, constituaient l'article fondamental de leur credo politique. Depuis que les Prussiens ont l'hégémonie dans le Reich, c'est-à-dire depuis 1871, ils se sont efforcés d'imposer ce credo à toute l'Allemagne. […]
»N'ajoutez pas foi à ces prophètes qui vous promettent un rapide retour à la prospérité, pourvu que le Corridor soit rendu à la Prusse, ce sont là belles sornettes. Un nouveau partage de la Pologne ne saurait accomplir pareil miracle. Il ne porterait pas remède à cette épidémie générale de surproduction. Il ne fournirait pas de travail aux millions de chômeurs. Il ne rendrait pas aux nations industrielles l'énorme marché russe anéanti par la révolution. Il ne rouvrirait pas au commerce les frontières actuellement closes presque partout.
»Un nouveau partage de la Pologne serait un nouveau défi international, un défi à la démocratie, un défi à la civilisation, qui entraînerait probablement à sa suite de lourdes catastrophes. Un nouveau partage de la Pologne serait une mauvaise action. Un des esprits les plus nobles qui aient jamais existé, l'homme courageux qui refusa de prononcer l'éloge de Frédéric le Grand après sa mort, le poète inspiré de l'Allemagne, Schiller, a pu dire: Toute mauvaise action a pour malédiction de devoir continuellement engendrer le mal.»