«Roi sans couronne et chef sans glaive» – Plaquette du discours prononcé par Paderewski le 20 octobre 1924 à Vevey à l'occasion de la translation des cendres de Henryk Sienkiewicz en Pologne, éditée à Lausanne en 1925
- N° d'inventaire:
- LIVRE-PAD-DISCOURS-TRANSLATION-CENDRES-SIENKIEWICZ-POLOGNE-1924-10-20
- Type:
- original
- Auteur:
- Ignace Paderewski (1860-1941)
- Date:
- 20 octobre 1924 (discours)
- Source:
- coll. Musée Paderewski, Morges
«Roi sans couronne et chef sans glaive» – Plaquette du discours prononcé par Paderewski le 20 octobre 1924 à Vevey à l'occasion de la translation des cendres de Henryk Sienkiewicz en Pologne, éditée à Lausanne en 1925 – Avec reproductions dans la «Gazette de Lausanne» en une de l'édition du 22 octobre 1924 et dans la revue mensuelle illustrée «La Pologne» en 1983
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Prix Nobel de littérature en 1905 pour son roman Quo vadis?, Henryk Sienkiewcz (1846-1916) s'associe à ses compatriotes Paderewski et Józef Wierusz-Kowalski pour former à Vevey en 1914 un Comité central de secours pour les victimes de la guerre en Pologne. Il s'est réfugié sur les bords du Léman dès l'éclatement du premier conflit mondial et y décédera le 15 novembre 1916. Le retour solennel de sa dépouille en Pologne fin octobre 1924 est l'occasion d'une grande cérémonie, officielle mais aussi populaire. Paderewski y prononce un discours mémorable sur le parvis du Musée Jenisch.
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À l'image de celle de Paderewski, la mémoire d'Henryk Sienkiewicz est indéfectiblement liée à la ville de Vevey, qui a été le port ultime de sa vie trépidante. Des plaques honorent son souvenir devant l'entrée du Musée Jenisch (autrefois bibliothèque où il a passé l'essentiel de ses dernières journées, plongé dans d'inlassables recherches historiques), sur un mur du Grand hôtel du Lac (dont les appartements 41, 42 et 43 – aujourd'hui disparus – ont été sa dernière demeure avec son épouse en 1916), ainsi que dans l'église Notre-Dame, où son corps embaumé a reposé… huit années, depuis son décès le 15 novembre 1916 jusqu'au à sa translation en Pologne fin octobre 1924, dans un wagon plombé des chemins de fer autrichiens. Ce retour solennel sur la terre de ses ancêtres est l'occasion d'une grande cérémonie officielle à Vevey, en présence de nombreux représentants étrangers. Dans son allocution, le conseiller fédéral Giuseppe Motta rend un vibrant hommage au disparu: «Ce sera sa gloire d'avoir été successivement celui qui réveille et celui qui maintient l'âme polonaise.» Mais c'est surtout le discours de son ami Paderewski, prononcé au milieu d'une foule compacte et émue sur le parvis du Musée Jenisch, qui marque les esprits. Un discours qui revêt une puissance symbolique d'autant plus forte que Paderewski a, le 5 juillet 1992, rejoint son ami Sienkiewicz dans la crypte de la cathédrale Saint-Jean de Varsovie.
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[extraits]
»[…] Notre reconnaissance attendrie se dirige d'abord vers votre noble pays. Traditionnel refuge des proscrits et des opprimés, gardien vigilant de la liberté humaine, il accueille avec bienveillance et sollicitude quiconque, prêt à obéir à ses justes lois, se met sous sa protection. Eprouvés par les vicissitudes du sort, par les événements douloureux qui, dans un passé si proche encore, se multipliaient sur leur terre natale, que de Polonais ne cherchèrent-ils ici apaisement et réconfort. Ils les trouvaient toujours et beaucoup d'entre eux vécurent heureux ici, au milieu des beautés de la nature sans pareille, parmi un peuple bon et loyal entre tous. D'aucuns, hélas, moururent chez vous. Tel Tadeusz Kosciuszko, chef suprême de la nation vaincue, qui dans les entrailles sacrées du sol suisse commença son sommeil dernier. Tel Henryk Sienkiewicz, évocateur sublime de la nation invincible, qui dans la sainteté de l'Eglise de Vevey dormit huit longues années et à qui, au moment où la Pologne réclame son retour, la Suisse fait les adieux dignes du plus cher de ses fils. […]
»Les deux dernières années de la vie de Sienkiewicz s'écoulèrent ici même, dans le canton de Vaud, à Vevey. L'ouragan qui s'était déchaîné sur notre vieux continent, cet ouragan effroyable qui devait finalement aboutir à l'écroulement des empires et des trônes, avait gravement ébranlé sa santé. Cédant aux instances de sa famille et de ses amis, il vint au bord de ce lac enchanteur dans l'espoir de restaurer ses forces chancelantes. Pourtant les événements qui avaient arrêté sa plume ne réussirent pas à le réduire à l'inactivité. L'admirable ardeur de son cœur compatissant, l'indomptable énergie de son esprit toujours créateur le poussèrent bientôt à se consacrer à l'œuvre si conforme à l'esprit national suisse – à porter secours aux malheureux. Les précieux encouragements qu'il recevait dans cette dernière entreprise, le respect touchant dont il se voyait entouré de la part de toute la population, les égards que lui prodiguaient les autorités vaudoises, contribuèrent grandement à adoucir ses souffrances d'homme et ses angoisses de patriote. […] Nous croyons pouvoir parler au nom de tous nos compatriotes en vous assurant que les Polonais n'oublieront jamais ce que vous avez fait pour leur cher disparu. Ils n'oublieront pas non plus que, de toutes les villes du monde, Vevey fut la première qui, encore avant la guerre, eut le courage de faire hisser sur l'un de ses édifices publics le drapeau national de la Pologne. […]
»Les nations comme les individus, vivant surtout dans des conditions anormales, subissent parfois des crises de découragement, de défaillance. Vers la fin du siècle dernier, notre nation présentait certainement des symptômes de crise pareille. Epuisée par des soulèvement armés demeurés stériles, accablée par une oppression cruelle de tous les jours, déçue dans ses illusions, trompée dans ses espérances, elle semblait par moments perdre la foi en sa destinée. C'est à ces moments que du cerveau du poète et du cœur du patriote sortirent ces pages enflammées, ces pages débordantes de vie intense et de grandeur sublime, ces pages admirables qui constituent l'œuvre maîtresse de Sienkiewicz, la merveilleuse épopée en prose: La Trilogie. L'action de cette œuvre se déroule sur notre sol ancestral, à l'époque la plus trouble, la plus tourmentée de notre histoire [17e siècle, ndla]; à l'époque du plus aigu conflit entre la barbarie et la civilisation moderne, à l'époque des plus âpres assauts du croissant contre la croix.
»C'est l'époque où notre vieille race de laboureurs et de guerriers, en défendant la patrie, la civilisation et la chrétienté fournit le plus formidable effort de vaillance, de volonté, d'endurance et d'abnégation. C'était l'époque où – suivant les paroles de l'historien français – l'Europe pouvait s'adonner librement aux lettres et aux arts, elle pouvait développer paisiblement son commerce et agrandir sa prospérité, car là, au loin, aux confins de l'Occident, il y avait une muraille solide qui la protégeait contre les invasions barbares et cette muraille était faite de poitrines polonaises. En choisissant cette époque lointaine, Sienkiewicz n'entendait pas seulement glorifier notre passé et exalter les vertus des aïeux. Il voulut aussi et surtout éclairer les égarés, fortifier les défaillants, encourager les timides. Et il réussit pleinement. L'effet produit par la lecture de ces chefs-d'œuvre fut salutaire comme il fut sans précédent. Jamais les masses d'un peuple civilisé n'accueillirent avec une faveur pareille l'œuvre d'un écrivain. Remuée jusqu'au plus profond de son âme, la nation entière tressaillit d'enthousiasme. La puissante secousse qu'elle venait de ressentir stimula son énergie et sa confiance. De nouveau les cœurs se remplirent de courage et d'espoir. Et c'est ainsi que nous trouva l'heure sainte de la délivrance.
»Roi sans couronne et chef sans glaive, Henryk Sienkiewicz vivra à jamais en sa patrie reconnaissante. Dans le diadème resplendissant de noms illustres qui orne le front de l'humanité, son nom brillera toujours comme un des joyaux les plus précieux. L'amour qu'il répandit dans ses œuvres, l'idéal qu'il servit toute sa vie durant, les pensées morales qu'il sema à pleines mains sont d'une essence impérissable, éternelle. Quelque profonde que soit notre douleur de ne plus le voir parmi nous, ce n'est point une oraison funèbre que nous voulons faire entendre ici. Car ce n'est pas un mort que nous pleurons, mais l'un de nos immortels dont nous proclamons la gloire.»