«À la mémoire de Frédéric Chopin» – Plaquette de la traduction française (par Paul Cazin) du discours prononcé par Paderewski le 23 octobre 1910 à Léopol (Lemberg/Lwów) devant l'Union des musiciens polonais (Agence polonaise de presse, Paris, 1911)
- N° d'inventaire:
- LIVRE-PAD-CHOPIN-1911
- Type:
- original
- Auteur:
- Ignace Paderewski (1860-1941)
- Date:
- 23 octobre 1910 (discours) / 1911 (1re édition française)
- Source:
- coll. Musée Paderewski, Morges
«À la mémoire de Frédéric Chopin» – Plaquette de la traduction française (par Paul Cazin) du discours prononcé par Paderewski le 23 octobre 1910 à Léopol (Lemberg/Lwów) devant l'Union des musiciens polonais, à l'occasion des célébrations du centenaire de la naissance du compositeur (Agence polonaise de presse, Paris, 1911)
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C'est l'un des discours phare d'Ignace Paderewski, véritable «profession de foi de l'artiste et du penseur» (Henryk Opienski): un tableau non seulement de Chopin et de l'essence profonde de sa musique, mais aussi plus largement de «l'esprit polonais» qui féconde son art au même titre que celui de son illustre compatriote. Il a été prononcé lors d'un Festival Chopin organisé à Lwów, capitale de la Galicie, à l'automne 1910, quelques mois seulement après l'inauguration – elle aussi marquée par un discours important de Paderewski – du monument de Grunwald, le 15 juillet à Cracovie, commémorant le 500e anniversaire de la victoire des Polonais sur les chevaliers teutoniques.
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[extraits]
«[…] Nulle nation au monde ne peut se prévaloir d'une richesse de sentiments et d'états d'âme comparable à la nôtre. Dieu n'a pas compté les cordes qu'il a tendues à notre harpe, il n'en a pas mesuré les sons. Nous avons la noble tendresse de l'amour et la rude vigueur de l'action, et le souffle tempétueux du lyrisme et la valeur de la chevalerie. Nous avons la douce langueur de la vierge, la pondération de l'homme mûr, la tragique tristesse du vieillard, la légère gaîté du jeune homme. C'est peut-être en cela que se trouve notre charme séducteur, mais c'est en cela peut-être qu'est notre grand défaut. Les changements se succèdent presque sans intervalle: de l'ivresse aux sanglots, de l'extase au marasme, et il n'y a souvent qu'un pas. Nous en voyons des preuves dans tous les domaines de la vie nationale: dans les événements politiques, les transformations sociales, la création artistique, le travail journalier, les relations de société, les affaires personnelles, partout… Si c'est là une propriété de notre nature, au regard des autres nations moins choyées du sort que la nôtre, cette propriété ressemble fort à une infirmité et nous pouvons la nommer notre arythmie nationale.
»C'est de cette arythmie que provient, à coup sûr, l'instabilité, l'inconstance qu'on nous attribue; c'est là qu'il faut chercher la source de notre trop réelle incapacité d'action collective et disciplinée. C'est là qu'est le tragique malheur de notre histoire.
»Des grands hommes à qui la Providence confia le soin de révéler l'âme polonaise, aucun n'y sut rendre cette arythmie avec plus de force que Chopin. Ils étaient poètes. La clarté de l'idée, la rigueur de l'expression les gênaient, car notre langue, si belle et riche qu'elle soit, n'est pas en état de tout exprimer. Lui, était musicien. Et la musique, sa musique seule, pouvait rendre cette âme houleuse qui tantôt déborde et va battre les rivages de l'infini, tantôt s'arrête net et se replie, soumise jusqu'à l'héroïsme; puis s'élance avec une ardeur à soulever les montagnes, puis retombe dans cette impuissance du doute, où la pensée s'obscurcit et où la volonté meurt.
»C'est dans cette musique seule, à la fois orageuse et suave, discrète et passionnée, langoureuse et forte et terrible; dans cette musique qui échappe volontiers à la discipline du rythme, qui s'affranchit du métronome comme d'un gouvernement détesté; c'est dans cette musique que notre nation, notre terre, la Pologne entière vit, sent, agit in tempo rubato.
»Pourquoi est-ce précisément en Chopin que parle ainsi fortement l'âme de la nation? Pourquoi la voix de notre race jaillit-elle de son cœur, comme des profondeurs inconnues de la terre jaillit la source vivifiante?
»Demandons-le à Celui qui ‹dévoile le sein du mystère›… Il ne nous a pas encore tout dit, et puisse-t-il ne dire jamais tout…
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»Le simple auditeur polonais, qui n'est pas initié au grand art musical, écoute avec indifférence et parfois avec impatience les chefs-d'œuvre de Bach, de Mozart, de Beethoven. Cette savante polyphonie, ce luxe de combinaisons sonores, leurs groupements, leurs superpositions, leurs enchevêtrements, si clairs et si accessibles à un esprit exercé, déconcertent son oreille; sa pensée se perd dans les détours capricieux des fugues, son attention se disperse à travers les formes marmoréennes de la sonate germanique et dans les merveilleuses constructions de la symphonie classique. Un malaise glacial le saisit, comme dans une église étrangère. Il est incapable de ressentir la douleur prométhéenne du plus grand musicien du monde.
»Mais que la musique de Chopin retentisse, et voilà notre Polonais transformé. Il tend l'oreille, il se recueille; le sang lui monte au cœur et les larmes aux yeux. Danses familiales du pays mazovien, mélancoliques nocturnes, fringantes cracoviennes, mystérieux préludes, ronflantes polonaises, titaniques, fabuleuses études, ballades épiques où mugit la tempête, sonates héroïques, il comprend, il sent tout, – parce que tout est à lui, tout est polonais.
»Un grand souffle d'air natal l'enveloppe, et des paysages familiers se déroulent devant lui. Sous l'azur imprécis d'un ciel triste, s'étendent les larges plaines de la terre paternelle: lisières bleuâtres des bois, champs cultivés, guérets fertiles, jachères ou pauvres sables, – et, prolongeant la pente douce des collines, vertes prairies d'où montent, à la brune, de mystérieuses vapeurs. Les ruisseaux chuchotent, les feuilles rares des bouleaux pleurent tout bas, le vent effleure les cimes altières des peupliers, agite le flot des moissons et apporte des forêts séculaires la saine odeur de la résine…
»Les créations fantastiques de notre antique mythologie peuplent cette nature; les dieux morts se réveillent au milieu de la nuit printanière. Scherzo! Ne croirait-on pas entrevoir les ébats gigantesques de ces divinités? À travers les prés et les champs, des féeries changeantes se déploient. Dans les fourrés épais luttent les loups-garous et folâtrent les lutins espiègles. Lancées en une ronde coquette, les tendres déesses entourent Dziedzilja, notre reine d'amour; elles écoutent les chants qui s'échappent de sa poitrine grande ouverte, où l'on voit son cœur débordant, – le cœur même de la Pologne. Parfois le vieux Peroun gronde et tonne, solennel, menaçant. Les bosquets sacrés frémissent, les ondines effarouchées plongent au fond du lac. Le ciel flamboie d'éclairs. L'ouragan déchaîné s'envole, saccage, fracasse… et dans le chaos furieux des éléments, on entend s'écrouler les voûtes de l'antique temple des Dervides.
»Le Polonais écoute…
»Le souffle de l'été qui passe sur la terre paternelle, gonfle maintenant son âme. L'océan des blés est à sec: il s'est changé en gerbes et en meules. Les faucilles se reposent. Sur les chaumes encore plantureux, les cailles légères et les graves perdrix s'abattent avec un froufrou d'ailes et glanent diligemment. L'air tressaille encore du chant des moissonneurs; le son du chalumeau arrive des pâturages. L'auberge prochaine bourdonne et trépigne. Les alertes crincrins vont d'un train endiablé, sans cesse revenant à la ‹quarte augmentée›, la quarte traditionnelle, et soutenus en sourdine par la pédale têtue de la basse rustique. Et le peuple, ce peuple à nous, si fort et si capricieux, si gai et parfois si triste, tantôt s'étourdit dans le tourbillon des danses et tantôt module ses lentes et plaintives chansons. Dans la petite église, les pauvres orgues jouent aussi…
»Tout près, les salles somptueuses du château s'illuminent. Les magnifiques seigneurs qui rentrent sans doute de la diétine, l'emplissent d'une foule bigarrée, scintillante. L'orchestre retentit. Monsieur le Chambellan ou tout autre grave personnage, ‹à qui l'honneur en revient de par son âge et son rang›, attaque les premières mesures de la ‹polonaise›. Au milieu du cliquetis des sabres et du bruissement des longues manches flottantes, les couples glissent, majestueux. Les formules caressantes du vieux parler polonais, qu'alourdit le rude latin et où se hasarde parfois quelque timide mot français, suivent au passage les beaux yeux et les jolis minois.
»La danse finie, un vieillard à la longue barbe et à la voix d'argent raconte au son de la ‹gesla› qu'accompagnent le luth et la harpe, quelque histoire des temps disparus. Il parle de Lech, de Krak et de Popiel; il parle de Balladyna, de Weneda, de Gra?yna. Il dit les pays d'outre-mer, et le ciel italien, et les brillants tournois, et les chansons des troubadours. Il chante l'Aigle Blanc et le Cavalier Lituanien, son frère d'armes. Il rappelle les victoires, les défaites, les fameuses, les grandes, les immortelles querelles qui ne sont pas encore tranchées… Tous l'écoutent, tous le comprennent… Tandis qu'en bas, dans le jardin, qu'embaume le parfum des jasmins et des roses, et les chastes soupirs des lys, sous les vieux tilleuls indulgents qui fredonnent le nocturne aux étoiles, – la fille du castellan conte à son triste ami l'amour des nuits d'été. […]
»Chopin a tout embelli et tout ennobli. Dans les profondeurs de la terre polonaise, il a découvert des pierreries dont il nous a fait un trésor. Lui, le premier, a conféré au paysan polonais la plus haute noblesse, celle du Beau. Il a introduit notre paysan dans le vaste monde et l'a mis à côté du plus fier palatin comme il a mis le berger à côté du conquérant, et, à côté de la très haute dame, l'orpheline déshéritée. Poète, magicien, monarque par la puissance de l'Esprit, il a égalisé toutes les classes, non point dans les basses régions de la vie quotidienne, mais là-haut, sur le sommet altier du sentiment.
»C'est ainsi que le Polonais écoute Chopin. C'est ainsi qu'il écoute la grande voix de sa race. De la douce, radieuse et aérienne berceuse, à ces deux sonates terribles et puissantes qui semblent taillées dans le métal héroïque, il parcourt toute l'échelle de sa vie et de la vie de sa nation. Il se voit dans son berceau par un beau jour ensoleillé. Un orchestre de papillons joue au-dessus de lui, un essaim d'abeilles diligentes susurre et le chœur des oiseaux chante en sourdine de peur de l'éveiller…
»Il revoit son enfance, ‹champêtre et angélique›, sa jeunesse, ‹fière et orageuse›, son âge mûr, ‹âge des désastres›… et voici l'hiver de sa vie. Voici la fin des rêves, des luttes, des souffrances. Voici sur le char lugubre, sa dernière, étroite et pauvre maison. On porte sa dépouille dans le sein entr'ouvert de la terre maternelle, et les trompettes des archanges accompagnent sa marche à l'éternel repos.
»Le Polonais écoute, et, comme le poète, ‹s'inonde de larmes pures›. C'est ainsi que nous écoutons tous. Car comment l'écouter autrement, ce chantre de la nation polonaise?
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»Quand Chopin vint au monde, le triple assassinat de notre patrie était consommé. Au ciel de l'Europe, luisait encore dans tout son éclat l'étoile de Napoléon, cette étoile qui devait laisser longtemps encore, chez nous, de clairs rayons d'espérances. L'enfance de Chopin s'écoula dans ce Royaume, à demi libre, qu'on avait taillé à vif dans le corps de la Pologne, comme dans un cœur encore chaud. Déjà la tourmente s'annonçait quand il dit adieu au pays, pour toujours. Il partit, mais non seul. Il emporta avec lui ce que Mickiewicz appelle quelque part le genius loci et ce que nous appellerons volontiers le genius patriæ. Il emporta l'esprit de la terre paternelle qui demeura en lui jusqu'à la fin. C'est grâce à cela qu'on ne nous l'a pas ravi. La France même, qui lui a donné son père, ne songe pas à le revendiquer. Non parce que les souverains n'ont pas de compte à rendre de leur sang et que les esprits couronnés reçoivent, avec le génie, le cœur de leur nation, mais parce que l'œuvre de Chopin, profonde et violente comme un cratère en flammes, ne comporte aucun élément de race français. La forme même n'en est pas faite d'élégance étudiée, mais de grâce naturelle, souveraine.
»Même cette nation gigantesque, innombrable, qui n'ayant pas de mer voulait s'en créer une de toutes les rivières slaves, cette nation qui nous a tant pris, n'a pas osé porter la main sur lui. Chopin est slave – mais combien différent d'eux! Qu'il y a loin de sa beauté, de son charme, de sa richesse de couleurs et de nuances, à cette muse impassible et sévère dont aucun sourire n'illumine la sagesse. Quel abîme entre sa mélancolie, sa tragique sérénité et cette désespérance qui souffle là-bas comme le vent glacé des steppes infinies!
»Peu après le départ de Chopin, sur la terre qui l'avait vu naître et surtout sur les régions voisines, une oppression terrible pesa; oppression dont les cruautés sauvages, sans exemple, ne peuvent s'expliquer que par la rage aveugle d'assouvir sur l'innocent la rancune du joug tartare. Tout nous fut interdit. La langue de nos mères, la foi de nos aïeux, le culte de notre passé, nos costumes, nos usages, nos poètes: Slowacki, Krasi?ski, Mickiewicz. On ne nous laissa que Chopin. Et en Chopin cependant, tout ce qu'on nous défendait se retrouve: les modes somptueuses de la vieille République, les ceintures brochées d'or, les sabres de nos gentilshommes, les faux redressées de nos paysans, les croix de nos cimetières, les églises de nos villages, les prières de nos cœurs, le regret de la liberté, la malédiction des tyrans et le cantique de la victoire. Durant de longues années de tourments, que de fils mystérieux relièrent à sa pensée nos pensées accablées! Combien de cœurs endoloris se blottirent près du sien! Combien n'en a-t-il pas ranimé, réconforté, converti! Il fut le génial contrebandier qui, dans les feuillets de sa musique, fit s'envoler par-dessus les frontières, le polonisme prohibé. Il fut le prêtre qui nous porta, dans la dispersion, le sacrement de la Patrie.
»Et le voici maintenant qui se dresse dans le rayonnement de la gloire, transfiguré par la reconnaissance d'un peuple, fleuri des couronnes toujours fraîches de l'enthousiasme et de l'amour. Il n'est pas seul… Le Genius Patriæ se tient à ses côtés; l'esprit de la nation ne l'abandonne pas même après sa mort.
»L'homme, si grand soit-il, n'est grand ni en dehors, ni au-dessus de la nation. Il en est une portion, un épi, une fleur; plus il est grand, et beau, et fort – plus il est près de son cœur. Chopin sans doute ignorait à quel point il était grand. Mais nous savons qu'il est grand de notre grandeur, qu'il est fort de notre force, qu'il est beau de notre beauté. Il est à nous, et nous sommes à lui, puisqu'en lui se révèle toute notre âme à nous tous.
»Fortifions donc nos cœurs pour endurer, pour durer; tendons nos âmes pour l'action, la grande, la juste action; élevons nos âmes vers la foi, la forte foi – car une nation ne périt pas quand elle possède une grande âme immortelle.»
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Plaquette de la deuxième édition française (Paul Cazin, Ed. de la revue «Muzyka», Varsovie, 1926):
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